REGAN RUSSELL: ICÔNE MODERNE DE COMPASSION

C’était vendredi passé, le 19 juin. Je venais de me réveiller. J’ai rapidement scanné ma page Facebook. C’est alors qu’un grand titre de journal me percuta frontalement, m’assoma résolument de mil mots; les maux indicibles trop souvent invisibles. Sidérée, j’y ai lu : “Militante des droits des animaux Regan Russell tuée par un camion lors d’une manifestation devant un abattoir de porcs” (Huffpost, 2020). Ce matin-là, Regan est décédée devant l’abattoir Fearmans à Burlington, en Ontario en donnant de l’eau au cochons assoiffés et meurtris. Moi j’étais encore dans mon lit, mais une injustice sociale venait de se lever. De nous lever. De me lever.

J’ai longtemps lu et épluché tous les articles à son sujet. Je ne la connais pas, certes, mais il m’en paraît autrement. Regan Russell (1955-2020) était une activiste de longue date, forte et distinguée; 43 ans d’engagement auprès des animaux, près de 11 arrestations, de solidarisation, de compassion ordonnée et de dévouement passionnée. Elle était aussi une fille qui n’a pas pu souhaiter “Bonne fête des pères” à son papa, deux jours plus tard. Cet ardent feu de justice et de considération morale elle l’avait non seulement pour les animaux – les oubliés de nos sociétés – mais aussi pour plusieurs causes sociales dignes de ce nom:

Regan était une personne bienveillante, élégante, forte et courageuse. Elle a toujours fait du militantisme avec de la gentillesse dans le cœur. Elle s'est battue pour l'égalité des animaux et la justice raciale. La semaine dernière, elle a participé à une manifestation de Black Lives Matter à Hamilton et elle a participé à des veillées tous les dimanches.

En 43 ans d’activisme, elle n’a jamais abandonné; ni jamais abandonné personne. Les jeunes cochons, de leurs yeux cristallins et bleu, s’enivraient de son regard de tendresse, souvent pour la première et dernière fois. Sa compassion telle une vague de chaleur traversait tout, même les barreaux de fer. 10 000 êtres. 10 000 cochons. 10 000 personnes…assassinées en seulement une journée à l’abattoir Fearmans.  Elle n’avait et n’allait jamais arrêter. La seule fin possible pour son engagement régulier, dans les vigiles, semaines après semaines, mois après mois, années après années coïncida avec sa propre fin.

Elle est morte en combattant pour ce en quoi elle croyait. Quel que soit le prix, elle allait le payer... Parfois, c'est de l'argent. Parfois, c'est ça.

Mark Powell, Conjoint de Regan Russell

Fût-ce un simple accident? Rien n’est plus certain, l’enquête est en cours. Mais ce que l’on sait, c’est que ce décès violent n’était pas anecdotique ni extirpé de tout contexte social et politique. Pourtant, trop souvent son histoire était décontextualisée, dépolitisée ou tout simplement banalisée par plusieurs médias mainstream. J’ai constaté, à la lumière de la lune, que la plupart des articles à son sujet apparaissaient dans la section faits divers. Ses revendications passaient souvent sous silence.

Elle et de nombreux autres activistes s’opposaient activement au projet de loi 156 “ag gag”. La loi 156 tente de restreindre les droits de protestation pacifique de tous ceux engagés dans des vigiles devant les abattoirs de la province en les exposant à des amendes allant jusqu’à 15000 dollars. La loi 156 rendra également illégal l’exposition des abus par les employés des industries, les activistes et les lanceurs d’alertes. Cette nouvelle loi, similaire aux lois sur le bâillonnement des exploitations agricoles, déclarées inconstitutionnelles dans plusieurs tribunaux des États-Unis, est ici aussi décriée par nombreux experts juridiques canadiens car elle porte atteinte directe à la liberté d’expression (Animal Justice). La loi 156 rend donc les assemblées pacifiques,certaines formes d’activisme de rue et le journalisme d’investigation illégales, un échec démocratique probant.

Aujourd’hui, en hommage à Regan Russell, le Mouvement Save conjure le gouvernement Ontarien d’abroger la loi 156. De la dépouiller de l’invisibilisation légale qu’elle fait de la cruauté animale et de permettre la dénonciation de la violence et la juste représentation des personnes les plus marginalisées. Nombreux sont de ceux qui pensent que manger des animaux et sous-produits est admissible. On n’y voit pas la violence. On ne l’entend pas. On ne veut pas savoir qu’elle existe. Pourtant elle existe. Regan, par ses nombreuses démonstrations hebdomadaires informait le consommateur conscient de ce qui se passe derrière les portes closes des abattoirs; nos portes closes mentales:

Pratiquement toutes les atrocités ont été possibles parce que la population s'est détournée de la réalité qu'elle jugeait trop douloureuse à affronter. Et pratiquement toutes les révolutions, toutes les transformations sociales ont été rendues possibles parce qu'un groupe de personnes a choisi de témoigner, et a encouragé d'autres personnes à témoigner également.

Melanie Joy sur le sujet "Bearing Witness", Toronto Pig Save
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