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Comment échouer collectivement, à coup sûr ! Ou pourquoi s’organiser et comment…

Les P’tits Webinaires Antispécistes août 2020

Jean-Christophe Lurenbaum

Résumé

Jean-Christophe Lurenbaum décide très tôt de consacrer sa vie à l’organisation du plus grand bonheur possible dans le monde. Naître est-il dans l’intérêt de l’enfant ?, publié en 2011, est le fruit de plusieurs décennies de recherches sur le conflit permanent entre l’éthique qui donne la priorité à l’allègement de la souffrance et l’idéologie de reproduction.

 
Depuis des siècles, les progressistes peinent à s’imposer politiquement face aux conservateurs. Pourquoi ? Parce que chacun oeuvre isolément, sans un vaste rassemblement planétaire de ceux qui donnent la priorité à l’allègement de la souffrance, face à ceux qui donnent la priorité à la reproduction. À quand une coalition internationale regroupant tous les acteurs de la cause animale, des antispécistes aux véganes en passant par les animalistes, elle-même membre de la plus vaste alliance progressiste de tous les temps, une Alliance capable de remplacer la spéciste Déclaration Universelle des Droits de l’Homme par une Déclaration Universelle des Droits des Êtres Sensibles à la souffrance ?

Transcription

La question qu’on va se poser dans l’heure qui vient n’est pas « comment réussir », une question beaucoup traitée par ailleurs, mais « comment échouer », pour se faire une idée des pièges à éviter.

Comment pouvons-nous échouer, qu’il s’agisse d’antispécisme ou de tout autre cause sociale ? Voici la réponse donnée par la théorie de l’évolution :

  • Une grande leçon de Darwin est que l’antispécisme ne peut durer que s’il se reproduit. Et pour se reproduire, il faut un appareil reproducteur. 
  • Richard Dawkins, par analogie avec les gènes, a inventé le mot de mème pour décrire la reproduction des idées de tête en tête, pour lesquelles on parle plutôt de « réplication mémétique ».
  • Question : Est-ce que l’antispécisme est doté d’un appareil reproducteur, d’un réplicateur mémétique qui lui permettra de passer de tête en tête pour durer dans les millénaires à venir ? Pas sûr.
  • Et pour croître rapidement et massivement, est-ce que l’antispécisme a passé des alliances avec d’autres grandes causes sociales ? Pas sûr non plus.

Entrons dans le détail de ce darwinisme des causes sociales.

Du darwinisme des idées à l’idéologie de reproduction

Vous êtes-vous déjà demandé pour quelle raison certains courants de pensées sont plus puissants et durables que d’autres ?

Les idées répondent à la même logique darwinienne que les espèces organiques : pour durer, elles doivent se reproduire, se répliquer de tête en tête. Sans surprise, l’histoire de la pensée humaine montre que l’éthique la plus ancienne, la plus durable et la plus robuste est celle qui donne la priorité… à la reproduction. Elle serait apparue il y a 100.000 ans chez Néandertal et Sapiens, dans le sillage du culte des esprits des morts. Pour ceux qui croient à la survie de l’esprit après la mort du corps, rien n’est plus important qu’avoir une descendance qui prendra soin de son esprit, après la mort de son propre corps. Au fil du temps, cette éthique s’est intériorisée non consciemment en une véritable « idéologie de reproduction ». Parce que le vivant se caractérise par la reproduction, on parle souvent d’éthique « pro-vie », opposée à l’avortement, à la contraception, à l’homosexualité ou au suicide. 

En renfort de la culture, le modelage mécanique du cerveau par l’élagage synaptique, dans les premières années de la vie, privilégie lui-même les phénomènes reproductifs. D’où la force des « traditions », telles que la circoncision féminine ou masculine qui sont des rites au coeur de l’idéologie de reproduction puisqu’ils visent précisément le contrôle de la reproduction. C’est aussi parce que le pouvoir de reproduction est si désirable que les hommes s’en emparent avec l’établissement du patriarcat il y a quelques milliers d’années, avec son institution du mariage qui donne au mari la propriété de l’enfant issu pourtant du ventre d’une femme. L’élevage n’est pas qu’un symbole du spécisme, c’est d’abord l’invention qui permet aux hommes de faire le lien entre relation sexuelle et reproduction. Cette découverte que l’homme tient une part importante dans l’engendrement des enfants ouvre la voie au patriarcat, dont l’objectif est que les hommes reprennent le pouvoir de reproduction jusqu’à présent monopole des seules femmes. Les récits mythiques rangent les agriculteurs du côté des déesses, alors que les éleveurs sont du côté de dieux masculins : Yahvé accepte les offrandes d’Abel le pasteur, et refuse celles de Caïn le cultivateur. Avec le temps disparaissent les déesses supplantées, après l’invention de l’élevage, par les dieux masculins. Féminisme et antispécisme, même combat !

L’éthique algoprioritariste dans le défi darwinien : l’Inde mieux que la Grèce

Voyons maintenant ce qu’a été le destin de l’éthique qui donne la priorité à l’allègement de la souffrance, qu’on va appeler l’algoprioritarisme.

Apparu il y a seulement 2500 ans en Inde et en Grèce, l’algoprioritarisme a toujours eu du mal à s’opposer à l’idéologie de reproduction. Dans ce conflit entre priorités, le « conservatisme » qui privilégie la reproduction tend à l’emporter sur le « progressisme », car rien ne se reproduit mieux que la reproduction.

  • En Grèce, l’épicurisme est laminé par le stoïcisme puis par le christianisme. Encore de nos jours, le Vatican considère que la souffrance est salvifique. Il faut attendre le 18e siècle pour que le « bonheur » revienne en force en Occident, au niveau le plus élevé du droit grâce à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Mais deux siècles suffisent pour contrer cette velléité éthique. Dès 1948, à la faveur de la seconde guerre mondiale, le hold-up judéo-chrétien sur les droits fondamentaux accouche de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH), qui passe le bonheur à la trappe et lui substitue son éthique pro-vie ainsi que sa « dignité » kantienne, à savoir que la fin en soi de l’homme – image de Dieu comme chacun sait – consiste à se reproduire. C’est pourquoi Kant était contre les pratiques sexuelles non reproductives ou contre le suicide. Pour compléter le dispositif, la DUDH érige le mariage, cette institution au fondement du patriarcat, en droit fondamental. On se demande bien ce que le mariage, cette discrimination à l’encontre des célibataires, vient faire dans les droits fondamentaux !

De son côté et depuis l’Inde, le bouddhisme résiste mieux. Si sa flamme ne s’éteint pas durant cette longue période, c’est qu’il a fait une découverte scientifique révolutionnaire : l’illusion de l’ego. Alors que la conscience de soi existe, comme chacun peut l’expérimenter, par contre le Soi de cette conscience est une illusion mentale comparable à une illusion d’optique. La vision de l’eau au fond du désert est bien réelle, mais l’eau de cette vision est une illusion d’optique. Alors qu’en Occident l’altruisme ou la compassion ne sont toujours que de pures exhortations sans fondement rationnel, à la différence de l’égoïsme, le bouddhisme démontre qu’il est irrationnel de se soucier exclusivement de « sa » souffrance puisque l’ego n’existe pas. Comment un mouvement social comme l’altruisme efficace pourrait-il prétendre à la rationalité si son point de départ, l’altruisme, n’est pas rationnel ?

La découverte de l’illusion de l’ego au coeur de la réplication mémétique

Pourquoi cette différence de réplication de l’algoprioritarisme entre la Grèce, qui échoue, et l’Inde qui réussit plutôt bien ?

Dès lors que le bouddhisme comprend qu’« existe la souffrance et non celui qui souffre », cette conscience universelle devient un réplicateur mémétique qui permet à l’algoprioritarisme de se reproduire dans la longue durée, d’affronter les millénaires. À cause de la compréhension de l’illusion de l’ego, il est en effet irrationnel de se préoccuper égo-ïstement d’une seule souffrance, la « sienne » c’est-à-dire la souffrance d’un Soi illusoire, sans se préoccuper de toutes les souffrances du cosmos jusqu’à la fin des temps. Pourquoi verser des cotisations de retraite pour celui que je serai dans 20 ans s’il n’est pas moi, plutôt qu’au voisin ? Rationnellement, cette absence d’identité de la personne au fil du temps, qui découle de l’impermanence, voudrait qu’on cotise pour tout le monde. Et aussi que tout le monde hérite de tout le monde. Le bodhisattva, qui est figure emblématique du bouddhisme, est condamné à se préoccuper de la souffrance des générations futures et de tous les êtres sensibles autant qu’à « la sienne ». 

Dans sa Théorie de la Justice, John Rawls a beaucoup misé sur le voile d’ignorance comme condition de la justice. L’idée est que le législateur adoptera des lois d’autant plus juste qu’il sera passé par un voile d’ignorance qui fait qu’il ignore qui il est au moment de passer des lois. Ainsi sera-t-il obligé de se penser à la fois riche et pauvre, jeune et vieux, humain et non-humain : John Rawls en rêvait, avec la découverte de l’illusion de l’ego le bouddhisme l’a fait.

Si l’on veut demain qu’une intelligence artificielle, telle qu’un bébé-éprouvette, se comporte avec la compassion d’un bodhisattva, il vaudrait mieux lui enseigner l’illusion de l’ego et la conscience universelle…

Réplication mémétique de l’antispécisme : miser sur la conscience universelle

Dans tout cela, y a-t-il des leçons à tirer pour la réplication mémétique à long terme de l’antispécisme ?

Oui, parce que le raisonnement est le même que pour l’algoprioritarisme. Dissiper l’illusion de l’ego a pour conséquence immédiate d’abolir les barrières entre soi et les autres, y compris la barrière des espèces. Une conscience de soi qui accède à la conscience universelle n’a plus de raison de discriminer en fonction de l’espèce, alors que l’égoïste a rationnellement intérêt à s’octroyer des privilèges sur le dos des autres, y compris des autres espèces. 

Si l’antispécisme souhaite se répliquer à long terme, il a donc intérêt à miser sur la conscience universelle grâce à un enseignement généralisé de l’illusion de l’ego, à commencer par les personnes susceptibles d’accéder au pouvoir de gouvernance, mais à terme en visant toutes les populations en incluant la formation à l’illusion de l’ego dans les cursus scolaires.

S’organiser : quelle intersectionnalité des causes ?

Après la question de la réplication mémétique, qui est le facteur organisationnel de base pour durer longtemps, intéressons-nous à l’autre condition d’une bonne organisation, à savoir que les membres d’un collectif doivent partager la même priorité ultime. C’est toute la question de la véritable intersectionnalité des causes.

Si l’enseignement de l’illusion de l’ego a pour conséquence mécanique l’antispécisme et permet à l’algoprioritarisme de relever le défi darwinien qui se pose pour toute éthique, les progressistes peuvent aller plus loin face aux conservateurs : en s’organisant. Tant que chaque cause cherchera à atteindre ses objectifs seule dans son coin, sans se préoccuper de collaborer avec les autres causes, le conservatisme restera puissant. Mais, pour s’allier efficacement il faut partager la même finalité, le même but, la même priorité ultime à l’intersection des causes. Un tel point de convergence évitera que d’insolubles conflits de valeurs apparaissent un jour ou l’autre, et fracturent le collectif. C’est pour cette raison que chaque collectif a intérêt à se questionner sur sa priorité éthique.

Il se trouve qu’au petit jeu du darwinisme des idées et des éthiques, l’histoire longue de la pensée humaine suggère que seulement 2 valeurs-racine, 2 priorités éthiques, ont survécu sur le long terme : la reproduction de la vie et la non-souffrance. Pourquoi ces 2 éthiques ont-elles été socialement dominantes plutôt que d’autres ? Faisons l’hypothèse que l’idéologie de reproduction résulte directement de la sélection naturelle des éthiques et que le tandem souffrance/plaisir est un régulateur cybernétique utile pour toute forme de vie mobile. La sensibilité à la souffrance n’est pas un avantage reproductif pour les formes faiblement mobiles : la sensibilité du mercure à la chaleur suffit à sa mobilité dans le thermomètre, nul besoin de la conscience de souffrance. 

Donc, pour tout collectif qui se demande quelle est sa priorité éthique, la réponse est assez simple, c’est soit l’allègement de la souffrance, soit la reproduction du vivant c’est-à-dire l’éthique Pro-Vie. Imaginons un antispécisme qui soit Pro-Vie, c’est-à-dire au service d’une société qui donne la priorité à la vie, alors un tel antispécisme pourrait aggraver la souffrance des non-humains avec le fameux « droit à la vie » souvent véhiculé dans les discours animalistes, qui interdirait l’euthanasie pour les animaux agonisant de maladie dans de terribles souffrances, sans discrimination par rapport à la même interdiction pour les humains. Le principe de justice dit seulement qu’il faut traiter les êtres à égalité, il ne dit pas s’il faut les traiter dans une perspective conservatrice ou progressiste. Il est dangereux de revendiquer la justice et l’égalité sans dire d’abord au nom de quelle priorité éthique sera mise cette justice. Je crois que ce problème sera développé par le prochain intervenant, Jim Buhler.

La Coalition Internationale pour la libération animale, membre de l’Alliance Algosphère

Après la question du réplicateur mémétique et de la priorité à l’intersection des causes, reste à discuter de la forme que pourrait prendre un rassemblement d’organisations pour renforcer la cause antispéciste.

En matière d’organisation il se trouve qu’existe enfin, au 21e siècle, une alliance progressiste mondiale où chaque cause est en synergie avec les autres, notamment au plan politique face au conservatisme : c’est l’Alliance Algosphère

Nous pensons qu’il est temps de lancer une coalition internationale rassemblant les acteurs de la cause animale, des antispécistes aux véganes en passant par les animalistes. Une telle Coalition Internationale pour la libération animale gagnerait à devenir elle-même membre de l’Alliance Algosphère. 

Avec une telle puissance politique, il deviendrait envisageable d’atteindre des objectifs très ambitieux et rapidement. Typiquement, l’un des objectifs les plus stratégiques qui soit serait de remplacer le fondement de nos sociétés, à savoir la très spéciste Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, par une Déclaration universelle des droits des Êtres Sensibles, dès 2025.

Conclusion : comment échouer ?

En résumé de ma présentation, voici 2 bons conseils pour que l’antispécisme échoue :

1er conseil – Ne visez que la phase de mise en place de l’antispécisme, mais ne vous préoccupez surtout pas de sa réplication à long terme

  • l’expérience montre que nombre de causes mettent beaucoup d’énergie à préparer la victoire, mais aucune ou presque pour qu’elle dure
  • au cas de l’antispécisme, il existe pourtant un excellent levier de réplication mémétique à long terme, à savoir la conscience universelle fondée sur l’illusion de l’ego, c’est-à-dire l’impossibilité rationnelle de faire des discriminations entre soi et d’autres consciences, quelle que soit l’espèce porteuse de cette conscience

2e conseil – Ne vous demandez surtout pas quelle est votre priorité éthique, afin de faire échouer toute tentative d’alliance avec d’autres causes

  • à quoi sert de parler de « convergence des luttes » s’il n’y a pas de « point de convergence »

si on ne précise pas au départ quel est le « point de convergence », on a toutes les chances de se retrouver avec 2 « points de divergence », l’un donnant la priorité à la Vie, et l’autre à l’allègement de la souffrance. C’est d’ailleurs ce qu’on constate dans les causes animales ou environnementales : certains collectif donnent la priorité au Vivant, alors que d’autres s’inquiètent surtout de la souffrance. Mais le plus souvent, faute d’avoir pris le temps d’y réfléchir attentivement, nombre d’activistes mettent en avant à la fois la vie et la sensibilité à la souffrance : pour l’emporter, non seulement la pente est forte, mais la route bifurque* !

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